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Aoû 05 2015

Innover dans l'espace philanthropique africain - Un tournant décisif pour la philanthropie africaine


La ’AGN a finalement pu organiser, avec succès, son assemblée bi-annuelle à Arusha, en Tanzanie. Cette assemblée devait initialement se tenir à Accra en 2014, mais avec l’épidémie d’Ebola et l’interdiction des conférences internationales par le gouvernement ghanéen, les organisateurs n’avaient d’autre choix que de chercher un autre pays pour y tenir l’assemblée. L’attente en a valu la peine. Les sessions de l’assemblée ont porté sur l’importance du secteur émergent de la philanthropie africaine et ses aspirations, sans perdre de vue les contraintes et écueils potentiels qu’elle peut rencontrer dans les contextes africain et mondial et le rôle de la philanthropie africaine dans la promotion de la justice sociale dans tous les secteurs. Dans le présent article je vais me focaliser sur certains débats difficiles qui ont été engagés sur l’environnement, le rôle et l’avenir de la philanthropie africaine. 

La rencontre d’Arusha était la 3e Assemblée de l’AGN, la première s’étant déroulée à Nairobi et la deuxième à Johannesburg. Cette rencontre était importante pour de nombreuses raisons. C’était la première fois que les membres de l’AGN prenaient en charge la majeure partie des coûts (environ 65%). Dans le passé, le réseau avait surtout compté sur des bailleurs de fonds basés hors du continent. Ceci en soi reflète le processus de maturation du secteur de la philanthropie et l’on devrait s’en réjouir. Nous avons également été prompts à réagir aux critiques formulées par rapport à la dénomination de du Réseau et accepté de le rebaptiser Réseau philanthropique africain (APN). Le terme « bailleurs de fonds » était considéré comme un terme à portée limitée qui excluait d’autres intervenants engagés dans l’activité philanthropique, mais qui accordaient des subventions. L’ensemble du programme cherchait à créer un équilibre suffisant entre la célébration/l’affirmation non seulement du réseau, mais également les pratiques et les formes philanthropiques en Afrique et également à consacrer suffisamment de temps et d’espace aux questions persistantes liées à la rhétorique d’une communauté philanthropique indigène croissante et d’une Afrique émergente, compte tenu des contradictions de cette croissance liées à la question de la justice sociale.

La philanthropie communautaire a toutes les raisons de se réjouir des étapes franchies à ce jour. Il est important de noter que les organisations qui constituent le réseau sont pour la plupart des organisations créées après 1990 qui essaient encore de remédier à des problèmes internes liés à leur durabilité et aux créneaux dans lesquels elles peuvent focaliser leurs interventions. Des intervenant actifs du réseau (voir par exemple Moyo [2004, 2010] et Mohamed [2013]) ont démontré, de manière convaincante, que la philanthropie africaine existe sous des formes différentes de celle de l’Hémisphère Nord. En Afrique la philanthropie épouse diverses formes, mais son sens se reflète mieux dans le concept Ubuntu (« Je suis parce que vous êtes »). La philanthropie/solidarité fondée sur le concept Ubuntu ne consiste pas à avoir plus de ressources à mettre de côté. Elle consiste surtout à s’assurer du bien-être de son prochain. Dans de nombreux cas, cette forme de philanthropie est de nature horizontale. Elle ne perpétue pas des relations de pouvoir définies, mais cherche plutôt à restreindre les monopoles sur le pouvoir. Instrument de reproduction sociale, la philanthropie est étroitement liée au concept agency qui est encore très difficile à traduire dans un langage universel, compte tenu de ses diverses acceptions locales : vuk’uzenzele (en Afrique du Sud), Harambee, susu, voire Ujamaa. Le fait de célébrer ces formations et pratiques relève de l’affirmation d’une civilisation qui, autrement, continue de faire face à une menace de subordination ou à une immersion dans des pratiques considérées officiellement comme relevant de la philanthropie. Il sera nécessaire pour nous, en tant que communauté, de continuer à affirmer des formes africaines de philanthropie et de solidarité. A côté de cette attitude défensive, mais nécessaire, de réclamation de la position de l’Afrique par rapport à la philanthropie comme mode de vie, nous avons également été témoins de l’émergence enrichissante de fondations imitant ce qui est en train de se faire dans les pays de l’Ouest et le reste du monde, et suggérant que la philanthropie est en train de se figer dans une certaine forme glocale - dynamisation de processus localisés - en combinant les formes mondiale et locale (global et local en anglais). Par rapport à l’esprit d’affirmation, il y avait beaucoup de remarques positives sur la façon dont les organisations telles que le Fonds de développement pour la femme africaine (AWDF) ont contribué à appuyer les causes de la justice sociale et de l’égalité des sexes à travers le continent en simplifiant les processus de financement. La lauréate du Prix ​​Nobel Gbowee Leyma était, dans la salle, l’une des voix critiques qui avaient salué une partie du travail important accompli par AWDF en aidant à mettre sur pied et à maintenir le mouvement féminin qui a finalement contribué à renverser Charles Taylor au Libéria. Rien que ce succès mérite d’être célébré si l’on considère qu’il y a une seulement une décennie l’Afrique avait été jugée comme « un continent sans espoir ». Nous célébrons également le fait que les Africains aillent maintenant au-delà du continent pour soutenir des causes mondiales. 

Il y avait deux aspects interdépendants du débat difficile qui devait avoir lieu; un examen de conscience de nous-mêmes en tant que praticiens et les contradictions de la rhétorique sur l’émergence de l’Afrique. L’une des questions fondamentales soulevées de différentes façons était de savoir à quel point les fondations africaines émergentes sont différentes de leurs homologues du Nord. La réponse à cette question est difficile à bien des égards, compte tenu des relations existant entre les fondations africaines et leurs homologues de l’Ouest et des relations de pouvoir qui en découlent. Les préoccupations soulevées par les acteurs intervenant en dehors des fondations étaient liées aux pratiques et procédures des fondations africaines.  Habilitent-elles ou handicapent-elles les ONG et mouvements sociaux dont les interventions sont axées davantage sur la justice sociale en appliquant des conditions de financement tout aussi rigides? On s’est plaint des difficultés rencontrées pour accéder au financement des fondations africaines. Des questions relatives à l’agenda ont été soulevées. Qui est chargé d’identifier un problème et de l’ériger en priorité? A ce stade de développement les critiques exprimées relèvent d’une très grande nécessité et devraient aider les acteurs intervenant au niveau des fondations à réfléchir un peu plus sur la façon dont ils renégocient leur rôle. Certaines des questions soulevées sont classiques de nature. Elles ont été débattues auparavant et l’émergence des fondations africaines était censée remédier à ces défis. La plupart des fondations africaines, à l’exception de quelques-unes qui ont été fondées par des particuliers fortunés/sociétés, sont encore liées à des fondations du monde occidental ou ont réussi, au fil des années, à développer leurs propres ressources et se chargent principalement de réattribuer des subventions. Les renégociations des méthodologies et approches visant à répondre à certaines des questions soulevées par les ONG et mouvements sociaux africains nécessiteront un débat collectif et plus honnête avec nos homologues de l’hémisphère Nord. L’APN doit finalement jouer ce rôle d’établissement de normes et de démystification concernant les conditionnalités de financement. 

Des inquiétudes ont également été soulevées au sujet de la durabilité des fondations africaines et généralement de l’espace des défenseurs de la justice sociale-delà du financement des bailleurs de fonds. La relation entre la gouvernance des ressources naturelles et la philanthropie était également soulevée surtout par rapport aux cas où des sociétés privées engagées dans les industries extractives développent également des programmes philanthropiques (fondations, fiducies d’actionnariat salarié, etc.) – La question qu’il convient de se poser immédiatement est de savoir si ces mécanismes d’amélioration du positionnement de la marque d’une société minière déguisés en systèmes de responsabilité sociale des entreprises peut être assimilée à de la philanthropie.

Il y avait, au cours de l’assemblée, un certain nombre de séances d’apprentissage sur les stratégies à employer pour relever le défi de la durabilité et également partager les innovations en cours aux niveaux organisationnel, sectoriel et national/continental. La Fondation pour le développement communautaire au Kenya (KCDF) a un modèle à long terme très fascinant qui, par-delà cet article, mérite une plus grande attention. En résumé, il est nécessaire de réfléchir au-delà des modalités actuelles de financement et de créer des mécanismes à long terme permettant d’accroitre les ressources financières en passant d’une philosophie organisationnelle orientée vers les dépenses à une philosophie tournée vers la conservation et l’utilisation optimale des ressources financières à l’aide de mécanismes de planification financière judicieux et la création de partenariats pour les investissements. Les leçons tirées de la session de la KCDF lors de l’assemblée suggèrent un changement fondamental consistant à ne plus mettre l’accent sur les dépenses, mais en renégociant avec les partenaires financiers pour permettre la création de mécanismes de génération de revenus à partir des subventions en vue de permettre une viabilité à long terme. En résumé, les fondations africaines doivent reconfigurer leurs opérations en vue de s’aligner davantage sur les entreprises sociales ayant la capacité de générer de la valeur financière tout en respectant  les objectifs de justice sociale.

Parallèlement à la session de la KCDF, il y avait une discussion d’experts organisée par TrustAfrica sur l’investissement à impact. Alors que l’investissement à impact est devenu un élément important de la philanthropie à l’échelle mondiale, il n’est pas encore codifié en termes de pratique, de modèles et de matrices de mesure à travers le continent. La session a permis de souligner la nécessité de créer une communauté de pratique à ce sujet et également de trouver le moyen de mobiliser d’autres acteurs. L’investissement à impact peut être une stratégie permettant d’assurer une grande viabilité financière à l’échelle du secteur et une évolution vers l’entrepreneuriat social où une modeste valeur financière est générée au fur et à mesure que des objectifs sociaux sont atteints. Les deux sessions ont été très pertinentes. En réfléchissant sur leur durabilité, les fondations africaines doivent jouer un rôle important dans la création de capacités similaires parmi les autres acteurs de la chaîne de valeur et l’investissement à impact pourrait être l’un des outils utilisés pour réaliser la durabilité du secteur. Le caractère imprévisible du financement des donateurs est devenu l’un des dangers les plus courants auxquels sont confrontées de nombreuses organisations, d’où la nécessité d’un débat élargi sur le sujet. A défaut, nous continueront de bâtir des institutions pour les voir s’effondrer peu de temps après. 

Le troisième niveau du débat sur le développement durable était axé sur le développement du continent au sens large, surtout en termes de mobilisation de ressources et de capacité d’utilisation de ces ressources par le continent. La Southern Africa Trust avait organisé, conjointement avec TrustAfrica, une table ronde sur l’intersection entre la gouvernance des ressources naturelles, les flux financiers illicites et la philanthropie. Les principales exportations de l’Afrique sont des matières premières minières et agricoles. Selon une estimation prudente, les flux financiers illicites font perdre à l’Afrique environ 50 milliards de dollars qui passent par divers canaux, dont la mauvaise estimation de la valeur des échanges commerciaux, l’évasion fiscale, la contrebande et la corruption. 

Un rapport publié récemment du Groupe d’experts de haut niveau de l’UA/CEA sur les flux financiers illicites a identifié les sociétés multinationales engagées dans l’exploitation minière et l’agriculture comme étant les principaux acteurs responsables de la circulation de flux financiers illicites qui auraient pu servir de base de revenu pour l’Afrique. Pour la philanthropie africaine ceci est doublement préoccupant. Tout d’abord, à quel point sommes-nous complices de cette situation ? Que pouvons-nous faire à ce sujet? Beaucoup de sociétés privées (en particulier au niveau de l’industrie minière, des télécommunications et de l’agriculture) ont créé ou sont en train de créer des fondations pour mener leurs activités philanthropiques, c’est-à-dire leur façon de réinvestir. Si la bienveillance est souhaitable, l’on craint qu’elle ne soit qu’une bienveillance de façade qui en réalité détruit les opportunités de partenariat plus équitables avec les communautés et affecte la transparence fiscale. Il est nécessaire de réfléchir à de nouveaux modèles permettant de veiller à ce que les investissements directs étrangers (IDE) dans le secteur minier et l’agriculture permettent une bonne citoyenneté d’entreprise et que les communautés vivant à proximité de ces activités extractives soient impliquées, de façon plus équitable, dans les chaînes de valeur et les revenus générés par ces derniers. La deuxième préoccupation a trait à ce que les institutions philanthropiques peuvent faire pour relever le défi de la justice sociale. Le travail mené par TrustAfrica sur les flux financiers illicites et la campagne « Arrêter l’hémorragie » qu’elle a lancée récemment ont été cités comme des modèles de meilleures pratiques en termes de collaboration avec d’autres organisations de la société civile pour essayer de porter ces questions à l’attention des gouvernant au niveau africain et mondial. 

Loin des préoccupations réelles relatives à la durabilité, l’assemblée s’est également penchée sur les problèmes liés à la sécurité et à la vulnérabilité des Africains en migration, en particulier. L’assemblée de l’APN s’est déroulée à la suite d’un certain nombre d’événements très inquiétants en Afrique du Sud et en Afrique du Nord. En Afrique du Sud, des actes de violence ont été commis contre des ressortissants étrangers et entrainé la mort de sept personnes, tandis qu’en Afrique du Nord beaucoup de personnes ont péri dans la mer Méditerranée en essayant de se rendre en Europe. Si la migration des personnes est bien documentée, le nombre d’Africains tentant de fuir leur pays en dépit du regain d’optimisme pour le continent est sans précédent. 

Quel rôle peut jouer la philanthropie? Tout d’abord l’assemblée a convenu de la dimension humanitaire de ce travail et que les fondations africaines doivent travailler en collaboration avec leurs homologues en Europe sur la façon dont elles peuvent venir en aide aux familles en détresse en particulier les mineurs voyageant seuls. Deuxièmement, et c’est en plus pressant, il est nécessaire de remédier aux problèmes qui, en Afrique, poussent les gens à rechercher de meilleures conditions de vie ailleurs. Il est également nécessaire de régler le problème du chômage des jeunes, d’assurer une croissance équitable et inclusive et de rendre les gouvernements plus sensibles aux réalités économiques actuelles au lieu de focaliser uniquement sur des objectifs de croissance basés sur la croissance du PIB.  

Nous avions également fait la fête lors de l’assemblée. Les Africains ne peuvent pas se retrouver sans chanter et danser. Akwasi Aidoo, ancien Directeur exécutif de Trust Africa a reçu le Prix de la philanthropie pour son engagement exceptionnel pour l’émergence d’une communauté dynamique de praticiens de la philanthropie. La Kagiso Trust d’Afrique du Sud (qui est en train s’étendre en Afrique de l’Est) a reçu le prix Institution philanthropique de l’année 2015. La communauté philanthropique africaine traverse certainement une période très passionnante marquée par l’angoisse de créer son propre espace et sa propre identité. Comme pour tout processus de croissance, le chemin est jalonné d’incertitudes et peu facile. Cependant, il existe certainement une forte envie de se développer non seulement pour occuper l’espace, mais également pour développer suffisamment de capacités et de relations pour faire face au débat difficile sur la mobilisation des ressources, la transformation structurelle et l’élimination des obstacles à la justice sociale. Une chose est certaine : nous ne sommes pas seuls dans ce combat. Nous reconnaissons l’appui d’autres personnes et institutions hors du continent qui ont fait preuve de beaucoup de bonne volonté pour nous voir réussir.

Cet article a été publié sur le site Internet du magazine Alliance. Pour consulter la version originale, cliquer ici
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Tendai Murisa

 

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