|
Mail & Guardian Online 29 octobre, 2011
Dans un quartier huppé d’une ville africaine, vivait un homme très riche qui ne se rendait jamais aux funérailles et enterrements de ses voisins, parents ou collègues. Chaque fois qu’un de ses proches décédait, il écrivait un chèque et l’envoyait à la famille endeuillée.
Il en était ainsi jusqu’au jour où il perdit sa propre fille. La communauté et toutes les personnes qui le connaissaient firent comme lui – ils écrivirent des chèques et les lui envoyèrent et comme lui, ne se rendirent pas aux funérailles de sa famille. Il se retrouva tout seul. Rien n’est plus contraire aux coutumes africaines que de se retrouver seul pour enterrer un être cher. Peu importait la richesse de cet homme. Il avait besoin de la solidarité et du soutien de sa communauté, de ses amis, proches et collègues. Cette anecdote reflète à quel point la solidarité et la réciprocité, entre autres caractéristiques des communautés et sociétés africaines, constituent le ciment liant la philanthropie et le bien-être. La philanthropie n’est pas l’apanage de quelques individus aisés ayant les moyens de faire des dons considérables. Elle touche toutes les classes sociales et peut prendre différentes formes dont l’entraide, les clubs d’épargne par rotation, les tontines, les coopératives, les fonds funéraires traditionnels, les fondations, les trusts, les investissements à caractère social, le volontariat, et les dons individuels ou religieux. Toutes ces formes de solidarité constituent l’écosystème du paysage philanthropique africain ; écosystème qui met en jeu un ensemble diversifié de stratégies telles que la mise en place de subventions, les partenariat public-privé, les fonds de dotation, le plaidoyer et le lobbying, les dons en ligne et autres nouvelles innovations sociales liées aux medias, les investissements ayant des impacts sur le plan social, l’apprentissage par les pairs, les collaborations, les programmations conjointes et le renforcements des capacités. La maîtrise de l’écosystème de la philanthropie en Afrique et la relation qu’elle entretient avec le bien-être et le développement soulève des questions de politiques et met en évidence des domaines où un plaidoyer pourrait être éventuellement mené pour promouvoir le bien-être au cours du 21e siècle. Nouvelle forme de philanthropie Il existe une nouvelle façon de pratiquer la philanthropie en Afrique. Celle-ci repose sur des valeurs locales comme la solidarité, la réciprocité, et l’assistance. L’émergence de fondations établies et financées localement, et le fait que de la Tanzanie au Kenya, en passant par l’Afrique du Sud, des individus et des entreprises accordent des dons pour soutenir des causes publiques et privées, confirment une fois de plus que les Africains sont naturellement débonnaires. Pour cette raison, l’on peut nourrir l’espoir que l’Afrique a la capacité de satisfaire elle-même ses propres besoins de développement et de définir sa propre trajectoire. Tant que l’Afrique n’aura pas financé elle-même son développement, le bien-être sera toujours quelque chose d’aléatoire. A bien des égards ce constat exige une révision de la trajectoire de développement que l'Afrique a empruntée et qui n’a pas su accorder la priorité aux institutions, aux connaissances et perspectives locales. Dans la plupart des pays africains, il n’existe toujours pas de cadre juridique et institutionnel régissant la pratique philanthropique. Qu’en est-il alors des nouveaux riches en Afrique? Ils sont effectivement très bien placés pour financer différemment le développement en Afrique. Non seulement ils peuvent apporter le leadership nécessaire, mais ils peuvent également, grâce à leur influence, promouvoir des politiques d’amélioration du bien-être. Toutefois, pour que cela se réalise, la philanthropie en Afrique doit forger une relation de partenariat avec différents types de personnes nanties et de groupes de pression en vue d’aborder les questions relatives au bien-être dans le continent. Un risque existe encore, surtout du fait que ces individus et le secteur privé ne se préoccupent toujours pas de considérations liées à la justice sociale et n’en supportent pas non plus les charges financières, et que la notion de bien-être se trouve réduite à l’accès à l’eau, à l’éducation et à la santé sans que l’être humain, dans toutes ses dimensions, ne soit pris en considération. Le bien-être comprend des aspects aussi bien matériels qu’immatériels et la même importance doit être accordée à toutes ses dimensions. Etant donné que la richesse est de plus en plus détenue par un nombre limité de personnes nanties, opérant surtout dans le secteur privé, il y a une certaine tendance (cela est assez compréhensible au regard du milieu social à laquelle elles appartiennent) chez certaines d’entre elles à rechercher des solutions aux défis sociaux dans les modèles économiques qui ont contribué à leur réussite. Les populations doivent être le moteur et le vecteur de leur propre développement et tel est le moyen le plus sûr et le plus rapide d’aborder le problème du bien-être. Pour les décideurs politiques et les acteurs du développement, cela signifie qu'il existe un besoin d'investir, autant dans les moyens et méthodes par lesquelles les gens peuvent déterminer leur propre avenir que dans l'aspect matériel du bien-être humain. Les questions relatives aux infrastructures et au développement du leadership, aux réformes de la gouvernance et à l'éducation doivent faire l’objet d’une plus grande importance que les investissements basés sur des projets. Nécessité d’un environnement approprié Pour les décideurs politiques, la création d’un environnement approprié, favorable à toutes les formes de philanthropie, est nécessaire pour s’adapter à la dynamique en constante évolution du bien-être. Pour les acteurs de la philanthropie, cela signifie qu'il est nécessaire de mettre en place des mécanismes de collaboration et de mettre au point de nouvelles méthodes d’aborder le développement inclusif. Aucune organisation, aucun individu, ni même Bill Gates, Warren Buffet ou autres, ne peut aborder le bien-être humain de façon globale. Il devient de plus en plus évident que la frontière entre le secteur privé et la philanthropie disparaîtra et que les deux secteurs formeront des partenariats avec les gouvernements pour s’attaquer aux questions pressantes du développement en Afrique. Il existe un besoin certain d’accorder la priorité aux partenariats transformatifs dont la plupart sont sous l’impulsion des nouvelles technologies, de l’innovation et de la passion pour un continent en progrès. Rien ne saurait souder ces partenariats mieux que l’esprit de solidarité et de réciprocité qui anime les relations africaines. En conséquence, les investissements d’impact qui comprennent entre autres la philanthropie spéculative, les dons en ligne et la philanthropie stratégique, vont efficacement s’ajouter, de façon complémentaire, à d’autres formes de philanthropie en Afrique et ainsi contribuer au développement et au bien-être. C’est pour cette raison que la création du Réseau africain des donateurs (African Grantmakers Network) et d’autres plateformes philanthropiques nationales et régionales en Afrique est déterminante pour faire avancer le continent africain. Le Dr Bhekinkosi Moyo est Directeur de programme à TrustAfrica et expert des questions liées à la philanthropie, à la société civile et à la gouvernance. Cet article est une version révisée d'un document rédigé pour la Bellagio Initiative, un programme financé par la Fondation Rockefeller pour explorer l'avenir de la philanthropie et du développement international dans la poursuite du bien-être humain. |