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Jan 07 2014

La philanthropie comme citoyenneté active

 

Neville Gabriel 

Une importante personnalité de la plateforme philanthropique avec qui je discutais s’était demandé à haute voix si mon engagement en tant que militant de la justice sociale pouvait entraver les activités des grands philanthropes. La philanthropie et la justice sociale semblent souvent être deux mondes totalement distincts. Peut-être s’agit-il là de l’une des tensions les plus fortes non encore apaisées qui grèvent l’émergence de la philanthropie africaine au sein de la communauté philanthropique mondiale : comment pratiquer la philanthropie dans un contexte où la justice sociale et économique revêt une importance considérable.

La sphère philanthropique apparaît comme étant le domaine réservé d’une élite de personnes très intelligentes, ayant beaucoup de relations et abattant tranquillement et confortablement un travail considérable pour améliorer la vie d’autrui – intervenant souvent dans l’ombre et sans causer trop de problèmes. Jusqu’à une date récente, la philanthropie s’identifiait à une élite de personnes puissantes et respectables qui exercent une influence positive sur le monde et opèrent des investissements considérables.

De même, les militants semblent être des champions extraordinaires de la justice sociale, économique et environnementale se targuant d’une moralité supérieure à la nôtre. Plus gênant encore, ils ont été considérés comme une avant-garde élitiste de par le bien-fondé de leur pensée et de leur action en faveur de la dignité humaine et l’intégrité de la terre.

Pourtant, les plus grandes failles du progrès de l’humanité aujourd’hui résident exactement dans la prise du pouvoir social et économique par les élites de quelque nature qu’elles soient. L’augmentation simultanée de la concentration du pouvoir entre les mains d’un nombre restreint de personnes figure parmi les plus grandes contradictions d’un monde de plus en plus démocratisé, même si la concentration du pouvoir se déplace du Nord vers le Sud.

Cependant, l’évolution des tendances de l’inégalité économique et de l’exclusion sociale - à l’échelle mondiale, régionale et nationale - est aujourd’hui à l’origine d’importants réajustements du pouvoir et des identités et méthodes de travail par lesquelles nous cherchions dans le passé à apporter le changement. La nature des Etats est en pleine mutation, avec des souverainetés diluées et des attitudes ambivalentes vis-à-vis du régionalisme et de l’internationalisme. Des identités nationales sont en train d’être recréées avec des migrations massives, l’émergence de nouvelles économies puissantes et l’échec des autres, et la grogne populaire due à l’insécurité sociale et économique. Le monde de l’entreprise semble être dans un état d’introspection, de prospection et de repositionnement. Les administrations publiques sont de plus en plus contestées de l’intérieur. La citoyenneté est en cours de redéfinition, surtout en Afrique.

Que nous soyons membres du Gouvernement, travaillions dans des entreprises, membres d’organisations de la société civile, ou soyons à la maison, nous arrivons, chacun à son rythme, à la conclusion que nous sommes tous des citoyens. Les clivages qui existaient auparavant entre les sphères publiques, privées, sociales, et personnelles sont en en train de disparaître. Nous nous rendons compte que nous devons faire beaucoup plus pour bâtir des institutions basées sur la solidarité sociale et transcendant ces clivages anciens, des institutions qui peuvent nous mener à une nouvelle ère de progrès partagé et non des institutions qui recréent les méthodes par lesquelles le vainqueur rafle la mise.

Il en est ainsi parce que les questions de l’inégalité et de l’exclusion sociale sont à la fois profondément structurelles et personnelles. Elles relèvent de la dignité humaine et de la justice. Elles concernent les systèmes artificiels qui, au moins, maintiennent, pour ne pas dire exacerbent, les fractures sociales et économiques existant aujourd’hui dans le monde. En fin de compte il s’agit là de questions concernant les rapports des hommes au pouvoir.

Par exemple, l’identité des militants est remise en question - du Caire à Dakar, en passant par Marikana, et de Wall Street à New Delhi. Les peuples, s’organisent et prennent leur propre défense. Certain militants, jadis héroïques, ne se contentent plus d’être perçus comme des champions extraordinaires de causes de justice sociale, économique ou environnementale – ou comme des « militants », comme s’ils étaient des citoyens d’un autre ordre. Ils s’identifient simplement comme des citoyens actifs parmi d’autres. Le monde du militantisme est en train de se démocratiser.

L’argent c’est également du pouvoir - même s’il s’agit d’argent utilisé à bon escient. Avec l’émergence de nouveaux philanthropes en Afrique, la création de nouvelles formes de philanthropie à base populaire, la découverte de pratiques philanthropiques traditionnelles, et la création de nouvelles associations de philanthropes, le pouvoir philanthropique est également en train de se démocratiser.

Autant les nouvelles plates-formes de médias sociaux et de téléphones intelligents ont permis de démocratiser le débat public et de diluer le pouvoir des éditorialistes au niveau des médias, autant la vulgarisation de la philanthropie est en train de propager la concentration du pouvoir philanthropique. La pratique philanthropique est en train de passer d’un modèle de bienfaiteurs d’élite à celui d’une pratique plus socialisée de citoyenneté active.

A l’instar de l’activisme, la philanthropie doit être considérée comme rien de plus ou de moins qu’une forme de citoyenneté responsable et engagée née de la reconnaissance que chacun d’entre nous a le pouvoir (et la responsabilité) d’agir pour changer les conditions dans lesquelles nous vivons. Ce qui est en jeu est trop important pour dépendre uniquement des gouvernements ou des sociétés ou organisations de la société civile ou d’un simple acquittement d’impôts.

Par ailleurs, nous ne pouvons pas véritablement pratiquer la philanthropie dans un contexte en mutation qui exige que des mesures soient prises pour transformer les relations de pouvoir si nous ne mettons pas l’identité et la pratique philanthropique africaine en adéquation avec de nouvelles façons de gérer le pouvoir. La philanthropie pour la justice sociale en Afrique doit être l’affaire de tout le monde.

L’un des changements les plus importants intervenus dans le monde du développement au cours de la dernière décennie a été de percevoir les personnes que notre assistance était censée soutenir non plus comme des bénéficiaires, mais comme des citoyens - des agents actifs responsables des changements affectant leur propre vie. L’un des développements les plus significatifs qui pourraient se produire dans la pratique philanthropique sera pour cette dernière de se redéfinir comme une forme de citoyenneté active dont les acteurs sont solidaires avec d’autres citoyens actifs.

 

Neville Gabriel est le Directeur exécutif de la Southern Africa Trust. Il est également le président du Conseil d’administration de l’Initiative pour une société ouverte en Afrique australe, membre du Conseil consultatif de la politique africaine de la campagne de Bono ONE, du Conseil d’administration du Forum Goedgedacht pour la réflexion sociale, et membre important de l’Institut Synergos.

Par: Le Réseau des donateurs africains

 
Le Réseau des donateurs africains (AGN) - Voix et action pour la philanthropie africaine est un réseau continental d’organisations de donateurs africains qui facilite le réseautage et le partage d’expériences entre les institutions philanthropiques africaines établies et émergentes. AGN a pour objectif de consolider la voix de la philanthropie africaine en vue de résoudre les problèmes d’injustice sociale et de développement sur ​​le continent.

Lire la version originale de l’article ici: (in English)  http://www.africangrantmakersnetwork.org/Article/88/Philanthropy-as-Active-Citizenship

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